Expatriation : Je reste ou je rentre ?

On a beau se dire que notre décision est prise. Le simple fait d’avoir l’option de « rentrer à la maison » nous tiraille, ou au moins se qualifie de « back-up juste au cas où ». Beaucoup d’expatriés se posent cette question qui vient régulièrement hanter nos pensées : dois-je rester ou dois-je rentrer ?

Pendant un certain temps, je répondais à cette question par une autre : « Rentrer ? Pour quoi faire de plus ? Et puis d’abord pour rentrer où ? ». Après plusieurs années passées dans un autre pays, c’est comme si nous n’appartenions plus à celui de nos racines. Notre famille et nos amis sont numérisés, mais les Skypes hebdomadaires ont vite compensé le manque. Les actualités de Jean-Pierre Pernaut (ah non, c’est Jacques Legros désormais) nous passent par-dessus la tête sans que l’on se sente réellement concernés, car ici la vie est belle, nouvelle et tout parait idyllique.

La nouveauté a cet avantage de masquer les défauts tel un filtre Instagram

Mais rapidement on se rend compte qu’entre la volonté, conscience ou non, de couper les ponts avec notre vie d’avant, nous ne nous sommes pas pour autant intégrer à la culture du nouveau pays. Car qu’à cela ne tienne, face à un accent québécois un peu trop prononcé et une utilisation douteuse de la grammaire comme de l’orthographe qui nous font siffler les oreilles (et saigner les yeux), on a vite fait de ressortir le drapeau tricolore, qu’on aurait voulu laisser au placard, pour défendre nos manières de faire et de dire à la française.

La France, tu l’aimes ou tu la quittes

L’expatriation est bien plus complexe qu’un oui ou non. Tout comme les histoires d’amour, il faut parfois quitter la France pour se rendre compte qu’on l’aime.

L’expatrié aura toujours ce défaut de comparer les deux pays. Il chialera face à son prix d’abonnement téléphonique qui n’a même pas internet illimité, mais appréciera l’amabilité et le savoir-être des vendeurs qui lui disent bonjour et lui demande comment il va. Il sera stupéfié que les gens soient civilisés et forment des files d’attente à l’arrêt de bus et du métro, mais lui manquera les vols Easy Jet à 40 € pour changer totalement de décor en l’espace de 2 heures. Il regrettera la mode et le style vestimentaire des petits français « zappés comme jamais » mais, en tant que femme, appréciera de pouvoir porter des jupes et des shorts sans se faire alpaguer dans la rue.

Alors nous vient en tête cette question assommante, lancinante dont la réponse semble introuvable. On a beau la regarder de tous les côtés, la comparer, la décortiquer, elle est là. Toujours. Est-ce que je dois rester ou rentrer ?

Ce n’est pas parce qu’on a déjà lu un livre, qu’on aura le même regard en le lisant une seconde fois

En réalité, pourquoi nous expatrions-nous ? La réponse à cette question est toute personnelle à chacun, mais elle est souvent liée à l’envie de voir le monde et de voyager. Elle est le résultat d’un manque de nouveauté et d’excitation face à la banalité de notre vie. L’envie de reprendre le contrôle sur cette routine métro-boulot-dodo qu’on voulait absolument éviter. Et puis mentionnons-le, il y a le ras-le-bol des râleurs de français, jamais contents de rien et qui ne semblent pas apprécier les bonheurs de la vie. Et en creusant un peu plus, on peut aussi s’apercevoir qu’elle peut être due à une fuite émotionnelle familiale, amicale ou sentimentale.

On a souvent ce sentiment que rentrer serait l’aveu d’un échec. On a tenté l’aventure ailleurs, les années ont passée, nous avons vécu des moments magiques et d’autres moins, notre vie a continué à avancer et en rentrant, ce serait comme si tout cela n’avait pas compté. Que cela n’avait existé que dans nos souvenirs brumeux qui déjà laissent place à l’idéalisation d’un lieu qu’on aurait quitté.

La famille et les amis, anciens comme nouveaux, nous tiraillent. La crainte de blesser en décidant de rester et de manquer anniversaires, mariages et naissances. La peur de devoir repartir à zéro et la frustration de réaliser que la vie là-bas a aussi continué sans nous. Ce sentiment de vide et d’interrogation en réalisant qu’une vie peut changer du tout au tout par une simple décision.

Avec le temps va, tout s’en va

Et puis vient le temps où le temps nous rattrape. On réalise que pendant ces dernières années, nous avons été sur « pause ». Notre esprit était en mode vacance (malgré le fait de travailler à plein temps et n’avoir d’ailleurs droit qu’à deux semaines de vacances par an !) et faisait abstraction de tout ce qui aurait pu éclater cette bulle de perfection et de nouveauté.

Notre oreille commence à intercepter les actualités et préoccupations du pays. Les trottoirs ne sont plus aussi verdoyants, certains québécois se montrent vulgaires et, les forêts et les lacs recouvrant les plaines offrent le même paysage sur des milliers de kilomètres. Le pays des Bisounours et des gentils québécois se met à vriller. Le poids du quotidien et des obligations refait surface, cette nouvelle routine n’a plus rien de magique et nous réalisons que les projets que nous avions en arrivant n’ont toujours pas été réalisés.

Après trois ans passés à Montréal, je réalise que ce n’est pas l’envie même de changer de pays qui a guidé mon choix de m’installer sur cette île canadienne, mais bien toutes les réponses citées plus haut. Je réalise combien j’ai la chance de vivre cette aventure et de découvrir les paysages splendides du Canada et ses habitants. D’évoluer, de m’adapter et de grandir dans une culture qui n’est pas la mienne. Et pourtant, certains jours, cela ne se montre pas suffisant ni à la hauteur de ce que j’avais rêvé. Ma liste de voyages n’a pas franchement diminuée et ma vie n’est pas plus palpitante que celle de quelqu’un d’autre.

Prendre le temps du temps présent

Lorsqu’on croit avoir le temps, on oublie souvent nos désirs et nos envies. L’urgence et l’excitation de planifier des aventures sont reportées et nous apprécions moins l’instant présent. Alors en cours de route, on oublie les réelles raisons qui nous ont poussés à traverser l’Atlantique. La pression pour rentrer dans les clous pour nos dossiers d’immigration, la routine qui reprend le dessus et la nécessité de payer les factures ainsi que les imprévus de la vie (merci COVID-19) nous poussent à remettre à plus tard.

Finalement, peu importe que nous décidions de nous installer dans tel ou tel pays tant que nous prenons le temps de satisfaire nos propres envies et osons enfin réaliser les rêves qui bercent notre imaginaire. Rester en France, partir ailleurs, s’installer dans cet ailleurs pendant quelques années ou pour la vie, revenir et repartir… Rien n’est définitif et chacun doit mener son bout de chemin pour sentir qu’il ou elle a trouvé sa place (qu’elle soit sédentaire ou nomade).

Personnellement, je n’ai pas encore trouvé l’endroit qui me fera l’appeler « mon chez-moi ». Est-il en France ou au Canada, je n’en ai aucune idée. Ma seule envie est de « reprendre plus fréquemment la route et mon sac à dos », car au fond, c’est bien de voyager et d’apprendre que mon cœur à besoin

P.S: On peut aussi voyager au coin de sa rue. Ce n’est pas le fait de bouger qui nous fait grandir dans le voyage, mais surtout les rencontres qu’on y fait.